Les Brèves du mois de l'AGAUREPS-Prométhée
Octobre 2003


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A propos de la « perspicacité » de certains « intellectuels autorisés »…

Chaque jour, ou peu s’en faut, l’actualité nous informe des difficultés dans lesquelles les forces militaires américaines s’embourbent. Les réactions des populations civiles irakiennes sont à cet égard sans équivoque : les marines sont quasi unanimement considérés comme des forces d’occupation, certainement pas comme des forces de libération.
         La France, avec d’autres pays faut-il le rappeler afin de bien mettre en évidence le fait que ce ne fut pas elle qui se retrouva isolée pour la circonstance, mais bien l’administration Bush qui adopta l’unilatéralisme impérial pour ligne de conduite au mépris des prérogatives de l’ONU, se fit le porte-voix de ceux qui savaient à quoi mènent les guerres, fussent-elles menées au nom des droits de l’homme et d’un droit d’ingérence à géométrie variable mise en lumière par l’appréhension de la situation nord-coréenne. Pour autant, la condamnation de l’intervention militaire américaine, secondée en cela par les forces anglaises, ne fut pas unanime en France. Des voix discordantes s’élevèrent pour stigmatiser indistinctement pacifistes, munichois, amis présumés (bien que la présomption d’innocence n’existe pas et soit bafouée dans ces circonstances !) de Saddam Hussein, antiaméricains primaires et invétérés.
         A la lueur des événements actuels et avec le recul nécessaire, il est particulièrement édifiant et stupéfiant de relire certains propos tenus par ces va-t-en-guerre impénitents. C’est le cas de la tribune parue dans Le Monde du 15 avril 2003. Pascal Bruckner, Romain Goupil et André Glucksmann mutualisaient leur crédit et leurs compétences d’intellectuels pour célébrer à leur façon la prise de Bagdad et la chute de Saddam Hussein. L’article, intitulé Bagdad danse, décrivait l’enthousiasme des Irakiens, désormais libérés de leur tyran, et fêtant leurs « libérateurs » américains.
         Persuadés que le présent et l’avenir consacreraient la justesse de leurs positions bellicistes initiales, les auteurs récusaient toute forme de modération. Mettant en exergue « la joie de voir le peuple irakien en liesse fêter sa libération et ses libérateurs », les comparses s’en prenaient violemment « au parti de la paix mené par la France », coupable d’avoir misé la carte de « la légalité onusienne » tout en jouant « Astérix contre l’Oncle Sam ». « La France s’est mise en hors-jeu, ridiculisée », clamaient-ils, sans oublier de décerner un satisfecit au courageux Tony Blair « qui prit le risque d’affronter son électorat tout en restant fidèle à ses convictions », et qui, par conséquent, « s’est révélé un véritable chef d’Etat ».
         N’hésitant pas à parler concernant le climat anti-guerre qui régna majoritairement en France de « l’hystérie, l’intoxication collectives qui ont frappé l’Hexagone », ils qualifièrent cette attitude, perceptible aussi bien à droite comme à gauche, de « nationalisme des imbéciles qui est toujours un symptôme de déclin et de ressentiment ». Plus loin : « Il faudra s’y faire : il existera toujours dans nos démocraties une portion importante de citoyens que la chute d’une dictature désespère ». Assurément, en terme d’amalgame, de procès d’intention et de mauvaise foi, difficile de faire mieux ! Nos imprécateurs, triomphateurs et euphoriques, laissaient tomber cette sentence sans appel à propos de la France : « notre grande nation n’est pas en train d’écrire une de ses pages les plus glorieuses ! Par ses choix, Paris s’est condamné à n’avoir qu’un rôle marginal dans cette région du monde. L’histoire continue, la France n’en fait-elle plus partie ? ».
         A l’heure où l’administration Bush et ses faucons se résolvent, certainement contre leurs inclinations premières, à partager et à faire supporter à la communauté internationale, via l’ONU, la charge et les risques que leur aventure au pays de Saddam et du pétrole fait courir chaque jour à leurs soldats, il est particulièrement savoureux d’exhumer les écrits de nos prophètes autoproclamés amis de l’humanité démocratique. Il n’y a pas que les hommes politiques qui devraient être confrontés à leurs déclarations passées. Surtout quand celles-ci se paraient tout à la fois de forfanterie et de messianisme…

Francis Daspe 03 10 2003

Les Gauloises et les Gitanes brunes délocalisées !

Le groupe Altadis, anciennement SEITA, a annoncé un nouveau plan de restructuration en juillet 2003. Il est prévu de concentrer la totalité de la production de cigarettes brunes dans l’usine fraîchement construite en Espagne, à Alicante. Cela signifie que les fameuses Gauloises et Gitanes vont « émigrer » outre-Pyrénées à l’horizon 2005.
         Cette annonce a réveillé de douloureux souvenirs pour la ville de Tonneins, en Lot-et-Garonne. L’histoire du tabac est étroitement liée au Lot-et-Garonne. En effet, il semble bien que les premiers pieds de la future « herbe à Nicot » aient été cultivés dans la région de Clairac, à quelques kilomètres de Tonneins, en 1556 à l’initiative du moine Thevet. La ville de Tonneins fut dotée en 1726 d’une manufacture royale de tabac, à l’origine du monopole institué par Napoléon I° en 1810. A son apogée, la manufacture de Tonneins employait un millier de salariés pour une production dépassant les 10 milliards de Gauloises.
         Les difficultés ont commencé à s’accumuler depuis une vingtaine d’années. La consommation de cigarettes brunes a fortement diminué (de l’ordre de 67 % au cours des année 1990), au profit des blondes, souvent made in USA et jugées plus « sexy ». La SEITA est ensuite passée du statut de monopole public à celui de société privée afin de s’adapter aux impératifs du marché unique européen et de la mondialisation. En 1999, on assiste à la fusion avec la Tabacalera espagnole et à la naissance d’Altadis. Un an plus tard, surviennent les premières restructurations avec la fermeture de la manufacture de Tonneins et la suppression de 350 emplois.
         Même si les cigarettes blondes de la marque Altadis seront encore produites à Nantes et à Riom, la France n’en reste pas moins vouée à perdre la fabrication de ses Gauloises et ses Gitanes brunes. Altadis attend de ce transfert une nette amélioration de sa compétitivité (l’usine d’Alicante a nécessité un investissement de 40 millions d’euros avec des machines ultra-performantes), d’autant plus que le marché des cigarettes brunes est meilleur dans les pays du Sud.
         Sans nul doute, il s’agit d’une partie du patrimoine industriel et historique de la France qui migre hors de l’hexagone avec la délocalisation de la production des cigarettes brunes à Alicante. Le sentiment de désabusement ambiant, fait de résignation et de colère mêlées, est résumé par un ancien de la « manu » de Tonneins : « La Gauloise est victime de l’ultra-libéralisme. On a fermé Tonneins, et deux ans et demi après, on va à Alicante, et un jour on ira au Maroc ! C’est l’Europe. Nous sommes bafoués et humiliés ». Ces propos mettent bien en exergue les stratégies des délocalisations par étapes par lesquelles les profits se fondent sur les licenciements de centaines de salariés.

Francis Daspe 04 10 2003

Compte-rendu de la réunion d’ATTAC-éducation IDF

Le samedi 4 octobre 2003, se tenait dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne une réunion publique à l’initiative d’ATTAC éducation Ile-de-France. Parmi les intervenants, Nico Hirtt était là pour parler des enjeux marchands de l’éducation. Voici ce qui ressort de ce qu’il a dit sur le sujet.

En premier lieu, Nico Hirtt nous fait constater que le terme de marchandisation de l’Education, s’il englobe la privatisation éventuelle du système éducatif, ne se limite pas à celle-ci. En effet, de manière bien plus insidieuse, la marchandisation du système éducatif se traduit également par une mise en adéquation avec les attentes des marchés. Ainsi, l ’Ecole est là non seulement pour préparer une future main d’œuvre mais aussi pour éduquer un futur consommateur ! On pourrait rajouter que la ligne de conduite suivie par l’actuel gouvernement (mais il n’est pas le seul à avoir agi de la sorte !) est de ce point de vue éloquente quant à la réelle volonté politique d’aller en ce sens.
         Mais cette marchandisation ne fait suite, selon Nico Hirtt, qu’à une première phase : celle de la massification de l’Ecole. En effet, si l’on considère souvent, en prenant comme référentiel le glorieux baccalauréat, que cette massification a vu le jour à la fin des années 70, on peut aussi la voir prendre forme dès les années 50, dans un contexte de forte croissance et d’innovation technologique importante. L’augmentation de l’emploi salarié et du niveau de qualification requis, ainsi que des financements publics favorables, ont alors permis l’essor de ce phénomène. Mais depuis la fin des années 80, la massification a laissé la place à la marchandisation sous la pression d’un nouvel environnement économique issu de la crise des années 70. De fait, la concurrence est désormais exacerbée et l ’Etat est poussé par le patronat à soutenir les entreprises et à redistribuer la richesse nationale en faveur de ces dernières (les investissements dans l’éducation ont d’ailleurs, en pourcentage de cette richesse nationale, régulièrement baissé depuis des années). D’autre part, il est aujourd’hui de plus en plus difficile de prévoir les caractéristiques des emplois futurs à moyen voire même court terme. Enfin, s’il existe sur le marché du travail un déficit de main d’œuvre hautement qualifiée, il y a aussi un fort développement des emplois à faible niveau de qualification (60 % des emplois créés en France durant la décennie 90 !).
         De ceci résulte, selon l’enseignant belge, le fait qu’il n’y a plus une élévation du niveau de qualification mais plutôt un étirement. On est alors confronté à un phénomène de bipolarisation, et cette dualisation du marché du travail va se retrouver et se refléter dans le système d’enseignement. Et être comme de bien entendu cause de toujours plus d’inégalités sociales, comme le montre la volonté d’abroger le collège unique et le nivellement par le bas qui est aujourd’hui la règle.
         Nico Hirtt nous fait aussi remarquer que la décentralisation qui a si fortement mobilisé les personnels de l’Education Nationale contre elle au printemps dernier n’est pas un épiphénomène mais bien une ligne de conduite européenne qui consiste à mettre en place des réseaux d’établissements qui ne sont plus alors gérés par l ’Etat. Et tous les prétextes sont bons pour arriver à ceci : humanisation du rapport école/élève/parents aux Pays-Bas, financement par les länder en Allemagne, diminution des coûts en Espagne, élévation des critères standards ( ?) au Royaume-Uni …
         Et si l’Education doit faire face à ce mouvement international de marchandisation, c’est qu’elle ne représente rien de moins que 2 000 milliards d’euros au niveau mondial et qu’elle est le dernier grand secteur public non encore privatisé. Dans le cadre de l’AGCS (Accord Général sur le Commerce des Services), l’Europe a refusé sur ce point l’ouverture de son marché. Toutefois, ne nous y trompons pas, c’est parce que ses universités sont trop petites pour lutter avec les géantes d’outre-atlantique et du Japon. Mais si d’ici quelques années, le processus de Bologne, qui a pour but l’émergence d’un marché européen de l’enseignement supérieur, s’avère être un succès, il y a fort à parier que l’Europe révisera son point de vue sur la question.
         Mais la plus grande menace n’est pas celle qui pèse sur l’Europe mais bel et bien celle que vont rencontrer les pays du Tiers-Monde. En effet, la Banque mondiale a développé une stratégie consistant à contraindre ces pays à ne plus investir dans l’enseignement supérieur, au prétexte que les universités locales ne pourraient concurrencer les pôles occidentaux et l’offre éducative fournie, toujours par les pays occidentaux, via internet. Elle va même jusqu’à leur recommander de se consacrer à l’alphabétisation. Ou comment refuser à toute une partie du globe le développement, qui passe forcément par la formation d’une élite locale et une démocratisation de l’enseignement supérieur, et donc par une élévation du niveau moyen d’étude de la population. Avec l’objectif de faire disparaître dans 30 ans 25% des établissements d’enseignement supérieur.

Ne serait-ce qu’au travers ce bref tour d’horizon du panorama qui s’offre à l ’Ecole, il est aisé de constater que les perspectives sont loin d’être réjouissantes. C’est pourquoi une prise de conscience collective de ce phénomène est nécessaire pour qu’ensemble, nous puissions infléchir ces politiques qui préparent pour demain un monde que nous récusons vigoureusement.

François Cocq 07 10 2003

Dans quel type de société vivons-nous ?

En filigrane de la polémique relative à la remise en cause des 35 heures, se dessinent incontestablement deux visions contradictoires de la société dans laquelle nous vivons. Il n’est pas question de passer sous silence les conséquences négatives ayant découlé de la mise en place de la loi Aubry, qui ne sont d’ailleurs pas celles que le MEDEF et le gouvernement dénoncent à l’unisson : modération salariale, blocage du pouvoir d’achat pour les plus modestes, accroissement de la précarité et de la flexibilité principalement. Force est de constater cependant que les critiques actuelles à propos des 35 heures semblent indiquer une vision de la société à laquelle nous n’agréons pas.
         A entendre certaines récriminations récurrentes, la France aurait versé dans la société de loisirs quasiment décadente. Sous-entendu que les Français ne travailleraient pas assez et seraient véritablement paresseux. Cet état de fait expliquerait l’anémie de la croissance, l’ampleur des déficits budgétaires et sociaux, le non respect des fameux 3 % des critères d’airain de Maastricht. Sans parler des décès provoqués par la canicule de cet été ! En réalité, les arguments n’ont pas changé depuis un siècle : c’est la vielle antienne qui stigmatise à l’envi les travailleurs, ces classes laborieuses et dangereuses aujourd’hui élargies aux couches moyennes, accusés de ne pas assez travailler et de recevoir qui plus est trop d’argent. Des fainéants assistés, en somme !
         L’examen de la réalité offre pourtant une vision bien différente. C’est ainsi que les études économiques concordent pour estimer que la productivité des travailleurs français se situe au premier rang mondial. Ces données chiffrées auraient plutôt tendance à coïncider avec le vécu quotidien du plus grand monde dans les entreprises hexagonales. Un sentiment d’intensification du travail en résulte incontestablement. Produire toujours plus dans un minimum de temps, telle est la réalité quotidienne pour beaucoup. Et ceci est aggravé par le contexte de précarité accrue et de flexibilité généralisée qui président désormais à la gestion « modernisée » des ressources humaines. La thématique de l’insécurité sociale ne correspond pas à une quelconque vue de l’esprit.
         La société de ce début de XXI ° siècle, dominée par les postulats portés par la mondialisation néolibérale triomphante, semble prendre davantage les contours d’une société se caractérisant par une intensification en règle du travail que ceux d’une société des loisirs. Sauf peut-être pour une petite minorité d’élites bénéficiant du nouvel ordre économique ! Pour le plus grand nombre en tout cas, prévaut un processus d’intensification du travail, accompagné de son corollaire, un sentiment de plus en plus généralisé d’insécurité sociale.

Francis Daspe 10 10 2003